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  • Cindy Pétrieux

Sans oui, c’est non… même quand je vote dans mon OBNL!

Updated: Mar 10


Pour des modalités de vote non-oppressives.



En lisant ce titre, vous vous demandez peut-être : quel rapport entre la culture du consentement et le vote démocratique ? Je vous le raconte, le décortique et analyse pour ouvrir des horizons vers une participation démocratique transformative.


Le processus de prise de décision, comment ça se passe la plupart du temps ?


Il est certain que chaque organisation a ses propres procédures et que celles concernant le vote et les processus de prises de décisions ne sont pas partout les mêmes. On peut toutefois remarquer des traits communs.


Il n’est pas rare de “manquer de temps” pour entrer en profondeur dans les sujets à l’ordre du jour dans nos instances décisionnelles de CA (Conseil d'administration) et AGA (Assemblée générale annuelle). Ainsi le passage au vote est assez rapide voir même parfois précipité.


Les procédures de vote les plus courantes dans nos OBNL sont inspirées des pratiques du vote parlementaire. En très simple, ça donne :


  1. Lecture de la résolution (quand une résolution claire est formulée).

  2. Une personne propose.

  3. Une personne appuie.

  4. Il est demandé (rarement en CA mais souvent en AGA) si une personne s’oppose.

  5. Si personne ne s’oppose. C’est adopté.


“Emballé, c’est pesé !” comme dirait l’autre.


Ok, mais dis moi coach de strat’ je vois pas le problème ! C’est bien correct comme procédure, non ?


Pourquoi ce n’est pas si correct ?


Réflexion sur le pouvoir, sa distribution, les privilèges et la participation de toustes


Est-ce que tout le monde a l’occasion de s’exprimer dans ce processus ? Est-ce que chaque personne a été consultée et a eu l'occasion d’exprimer d’une façon ou d’une autre son opinion ? Oui, me direz-vous. Il puisqu'il a été demandé si des personnes voulaient s’opposer.


Ah ! donc dans les espaces collectifs de nos organismes communautaires, il n’y a pas d’enjeux de pouvoirs ou de privilèges ? Toutes les personnes autour de la table bénéficient des mêmes capacités de prise de parole, de reconnaissance par les autres, d’affirmation, de sentiment de légitimité ? Donc force est de constater qu’il ‘suffisait” de prendre la parole pour s’opposer si on n’était pas d’accord, n’est-ce pas ?

Sur le papier c’est bien beau. Dans la vraie vie (et même sur Zoom, peut-être même encore plus sur Zoom) c’est assez différent !


La littérature scientifique a suffisamment démontré comment la répartition du pouvoir dans un groupe est inégalitaire et cela vaut aussi pour les groupes non mixtes de femmes. Les personnes au statut social plus élevé, les personnes plus âgées, ayant un niveau d’études supérieur etc. prennent généralement plus facilement le lead et exercent une influence importante sur le cheminement du groupe. En revanche les personnes plus jeunes, d’un statut social moins important, immigrantes, non diplômées etc. verront plus souvent leurs idées disqualifiées ou peu prises en compte. Les divers systèmes d'oppressions (racisme, sexisme, classisme etc.) ont également cours dans nos organismes. Et pourquoi ça serait différent ? Le communautaire n’est pas une bulle protégé de la société, il est société !


C’est tout l’enjeu d’avoir une réflexion approfondie dans nos OBNL sur le pouvoir, celui que l’on a, celui que l’on perçoit. Dans nos dynamiques, quels sont les pouvoirs valorisés, quels sont ceux qui sont dévalorisés ? La personne qui facilite ou anime la rencontre devrait avoir ces enjeux en tête pour favoriser une distribution de la parole non pas égalitaire mais équitable, valoriser davantage dans leurs apports et leurs compétences les personnes qui prennent moins facilement la parole.


Je me rappelle de cette journée de réflexion que j’ai vécue avec un groupe. La journée commençait vraiment mal, plusieurs des participant·es n’étaient vraisemblablement pas d’humeur. Comme à l’habitude dans ce groupe d’environ huit personnes, ce sont toujours les mêmes qui prenaient la parole.

Lors d’un exercice en sous groupe j’ai proposé une répartition inhabituelle. Alors que j’essaie le plus souvent de mixer au maximum pour une répartition du pouvoir dans chacun des sous-groupes, j’ai décidé de mettre les personnes les plus influentes dans un groupe et les personnes les plus discrètes dans l’autre.

Ce fut extraordinaire de voir à la sortie de l’exercice que le groupe qui avait produit le plus de solutions innovantes était le groupe des personnes habituellement plus réservées dans le groupe et qu'ensemble, loin d'être réservées, elles étaient extrêmement allumées. Cette expérience m’a permis comme facilitatrice de pouvoir distinguer les forces des participant·es de ce second groupe et d’aller les chercher et de les valoriser dans le reste de l’atelier qui se termina bien mieux qu’il n’avait commencé.

La décision, plus qu’un vote, un processus collectif

On comprend également en ayant une brève réflexion sur le pouvoir que le processus décisionnel ne se résume pas à la procédure de vote. Le vote n’est que l’aboutissement d’un processus. Si dans le processus, nous ne portons pas une attention particulière aux enjeux de pouvoirs et aux systèmes oppressifs en place, il y a fort à parier que le résultat du vote sera biaisé.


Nous prenons également le risque du désengagement. Quoi de plus désengageant que de ne pas être pris·e au sérieux ? Ou encore d’avoir l’impression d’être un pion pour atteindre le quorum ?


C’est ce que m’a confié Karima. Quand elle allait aux AGA de son organisme tout se décidait si vite, qu’elle ne se sentait même pas l’espace de poser des questions. “Je n’ai pas eu le temps ni été encouragée à poser des questions (...) J’ai même eu l’impression que c’était un concours de qui va apposer son nom le plus vite. C’est très malaisant et il est impossible d’avoir son mot à dire. Je ne vais plus à l’AGA de mon organisme depuis trois ans maintenant.”


La procédure avant l’humain·e

Pris·es dans nos enjeux de gestion, nos agendas trop remplis, nos inquiétudes liés au financement… Il est facile d’arriver dans un modèle où finalement il n’y a plus tant de décisions collectives mais plutôt des procédures de vote.


C’est ce que nous raconte Marion : “j’ai déjà été sur un CA où finalement c’était la direction qui prenait les décisions. Elle arrivait avec les résolutions à signer et il n' y avait pas d’espace de discussions. On donnait notre nom pour proposer ou appuyer mais bon, rendu là… c’était juste un nom pour le papier, la procédure”


Le délit d’initié·e

Un autre enjeu c’est l’intégration et l’accueil de nos nouveaux et nouvelles administratrices qui sont le plus souvent garoché·es dans l’arène sans avoir toutes les informations, tous les outils pour suivre le rythme.


Élodie nous parle de son expérience de nouvelle entrante dans un CA. “Quand on est nouvelle, il est facile de ne pas tout comprendre, de ne pas avoir tout le vocabulaire… et surtout de ne pas comprendre les enjeux qui sont exposés. C’est alors facile de se fier à une personne en qui on a confiance et voter dans une optique qui pourrait entrer en conflit avec nos valeurs sans même s’en rendre compte.”


J’ai également eu l’occasion d’observer une AGA où il y avait, de façon très marquée, deux camps que tout opposait. L’un d’entre eux connaissait définitivement bien mieux les procédures et le fameux code Morin qui était le cadre de procédures de cette AGA. Ce groupe a pu ainsi dominer tout une partie de l’AGA. La procédure peut en effet devenir un outil oppressif entre les mains de celles ou ceux qui les maîtrisent.

La politique du “Qui ne dit mot consent” ou comment la culture du viol se faufile subrepticement dans nos procédures de vote

Si on revient au moment fatidique du vote :

  1. Lecture de la résolution.

  2. Une personne propose.

  3. Une personne appuie.

  4. Il est demandé si une personne s’oppose.

  5. Sinon, adoption.


On remarque que la politique appliquée est celle du silence consensuel. On assume donc que si personne ne s’exprime contre, c’est que tout le monde est pour. On écrit d’ailleurs dans nos procès verbaux “Adopté à l’unanimité”.


Vous commencez à apercevoir le lien avec la culture du consentement vs/ culture du viol ? Nous luttons depuis des années dans la lutte contre les agressions sexuelles pour que le consentement soit explicite et qu’un silence ne vaille pas un consentement. Cependant dans nos assemblées c’est cette politique que nous appliquons. C’est la culture patriarcale du viol que nous appliquons dans nos procédures. Y compris dans nos organismes féministes.


Mon propos est volontairement provocant. Il est évident que l'intention des OBNL n'est nullement de perpétuer cette culture de domination. Néanmoins je souhaite que nous prenions toujours du recul sur nos pratiques et ce qu'elles impliquent. Les pratiques les plus difficiles à questionner sont assurément les plus ancrées. La procédure de vote en fait partie.


Dans toute relation humaine, il y a du pouvoir et il y en aura toujours. Alors comment pouvons-nous honnêtement affirmer que toutes les personnes de l’assemblée ont eu une opportunité égale de s’opposer ? Nous savons que c’est faux.


Dans un groupe, les rapports de domination et les systèmes oppressifs se croisent et se multiplient. Il y a nécessairement des personnes plus influentes que d’autres, plus estimées et reconnues. Et même si on fait partie de ce groupe de personnes, si on pense que l'idée que nous souhaitons porter va à contre courant ce n’est pas forcément évident de marquer son opposition. Je me rappellerais toujours de cette expérience, dans un OBNL dont les membres sont exclusivement des femmes. C’était la deuxième AGA à laquelle j’assistais, j’étais membre du CA, je suis une personne plutôt privilégiée qui n’a clairement pas sa langue dans la poche. Pour la deuxième année consécutive alors que l’AGA était uniquement composée de femmes il avait été demandé à un homme extérieur à l’organisme d’assurer la présidence de l’AGA. Je ne pouvais pas laisser passer ça! Quand j’ai levé la main pour m’opposer mon cœur battait la chamade, j’avais la peau moite et ma voix tremblait. La directrice a publiquement lâché un commentaire désobligeant qui m'a intimidée mais également indignée. J’ai tenu mon point en demandant le vote et en expliquant que si j’étais d’accord que Monsieur préside - puisque visiblement il était le seul préparé à la tâche - je voulais émettre un bémol et demandait à ce que l’AGA suivante soit présidée par une femme. Parce que j’avais réussi à passer par-dessus ma peur, d’autres participantes ont pris la parole et nommé qu’elles étaient en effet malaisées de voir un homme présider une assemblée 100% féminine. L’auraient-elles fait sinon ? En tous les cas les années suivantes l’assemblée a été présidée par une femme.


S’opposer seule face au groupe sans savoir si d’autres pensent comme soi est un exercice éprouvant et difficile. Ce n’est pas vrai que c’est démocratique comme processus. C’est une pratique intimidante et oppressive.


D’accord mais alors que peut-on faire ?



Vers des modalités de prise de décisions transformatives

D’abord il est nécessaire de reconnaître que nous avons du pouvoir personnel et qu’il n’est pas équitablement réparti dans un groupe. Prendre conscience de cet aspect devrait nous pousser à regarder d’un autre œil les dynamiques de groupes dans nos OBNL.


Nous devons nous déprogrammer pour reconnaître et valoriser différentes expressions du pouvoir et des savoirs. Nous sommes éduqué·es à légitimer davantage les discours empreints de charisme, les savoirs universitaires, une forme d’expression plus affirmée. Pourtant il y a tout autant de richesse dans les savoirs expérientiels, des discours plus “bruts”, des analyses de terrain au quotidien. À nous, comme gestionnaires d’OBNL, de mettre en valeur la diversité des savoirs et des talents au sein de nos groupes. Récemment je faisais des entrevues pour la planification stratégique d’un groupe. Beaucoup des personnes interviewé·es étaient des personnes de milieux aisés et blancs. Amélie était clairement d’un milieu plus populaire. Son propos bien que par moment décousu était d’une profondeur que je n’ai entendu dans aucune de mes autres entrevues. Amélie n’est pourtant pas une membre qui trouve au sein de l’organisme tout l’espace qu’elle voudrait.


Sans pour, c’est contre !

Pour ce qui est du vote, je préconise le vote systématique, idéalement à bulletin secret. Pourquoi à bulletin secret ? Et bien parce que le vote à main levé aussi expose et vulnérabilise les personnes moins influentes. Bien sûr certains votes s’y prêtent peut-être moins, nous devons user de notre capacité de jugement. En plus de favoriser des pratiques non oppressives de vote, le vote systématique comptabilisant les pour, les contre et les abstentions permet d’avoir l’heure juste. En effet, l’adoption à 60 ou 95% d’un rapport d’activités n’envoie pas le même message. Il devient alors un outil de mesure qui respecte les nuances présentes dans l’assemblée. Ce type de vote invite davantage à la discussion, au débat démocratique et à la construction d'alliances. Il oblige les dirigeant·es de nos organisations à accorder de l'importance à TOUTES les voix car chaque voix compte.


Bien sûr pour être le moins oppressif possible le vote doit se faire uniquement après une période d’échanges où tous les points de vue ont pu être exprimés. Cela peut demander de préparer son CA ou son AGA plus en avance, de réfléchir à l'amélioration de nos espaces démocratiques pour les rendre les plus sécuritaires possibles pour chacun·e de nos membres, de solliciter et encourager les personnes qui prennent moins habituellement la parole.


Par exemple si on sait que Unetelle a des idées, connaissances ou témoignages intéressants sur le sujet X qui va être abordé à l’AGA. Peut-être pourrions-nous prendre le temps avant l’assemblée de l’appeler, de lui dire “on va parler de X et la dernière fois quand tu as partagé tel et tel point c’était vraiment inspirant. Je ne sais pas si tu as prévu d’en parler mais je crois que ça serait vraiment précieux pour l’échange collectif. Si tu en as envie, et que tu veux te préparer d'avance, je peux t'accompagner là dedans”.


En résumé, laisser l’espace de parole ne peut pas être de poser le micro par terre au milieu de la salle et d’attendre que les plus rapides le prennent.


Alors prêt·es pour un changement de culture dans nos organismes ? À Go, on passe à la culture du vote par consentement !



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